Quel est l’avenir de nos origines ?
Certainement pas l’intelligence artificielle des algorithmes. Comme l’a précisé Jacques Lavergne dans son post, ce n’est qu’une intelligence de robotisation particulièrement douée pour la cognition. Mais l’intelligence des intellects ne produira jamais ce que génère l’intelligence des affects. Seule cette intelligence des affects tisse les liens du vivre ensemble pour avancer sur les chemins de l’humanisation. L’évaluation du processus d’humanisation se jauge au QIR, Quotient d’Intelligence Relationnelle.
Faisant l’hypothèse que les constructions circulaires faites par une communauté néandertalienne dans une grotte à Bruniquel, il y a 176 500 ans, seraient un des premiers lieu de rituel autour de l’accouchement et des naissances, j’ai été invité à participer au Festival des Arts Foreztiers du 20 au 23 juillet 2023 sur le thème Peuples racines. (Chavaniac-Lafayette (Haute-Loire), festival organisé par Sylvie Dallet présidente de l’Institut Charles Cros). Tout laisse à penser qu’un tel rituel pourrait bien être à l’origine du processus d’humanisation : la mentalisation affective des relations entre les mères et leurs petits. La survie de la communauté au prix d’une mort possible.
Alors, comment faut-il entendre « peuples racines » ? Comme les peuples qui sont à l’origine de l’humanisation parmi les dizaines d’humanités qui existaient au début du paléolithique moyen, ou comme les peuples qui se sont enracinés ? Ces deux façons de comprendre « peuple racine » sont en fait peut-être liées. Elles vont nous inviter à revisiter le nomadisme et la sédentarité. Où vivrons-nous demain ? se demande Jean-Pierre Estrampes dans son podcast Territoire ou peuplement ? Qui choisira de vivre dans un territoire refuge entouré de barbelés et qui acceptera de retourner dans l’habitat nomade des espaces naturels ?
À la racine de nos origines à nous, les Sapiens issus du néolithique dans le croissant fertile de Mésopotamie, (ceux qui se nommeront plus tard les Sapiens-sapiens ou encore « les hommes modernes » qui se pensent intelligents), on trouve deux grandes humanités : les néandertaliens du paléolithique moyen qui peuplaient l’Eurasie, et les sapiens qui sont venus d’Afrique. Au paléolithique récent, ces sapiens sont devenus les seuls porteurs du processus d’humanisation sur le pourtour méditerranéen. Mais nos racines communes sont bien métissées de toutes les autres humanités.
L’avenir de nos origines dépendra de nos capacités à métisser nos processus d’humanisation : sera-t-il de s’enraciner ou de faire rhizome ?
Des territoires racines aux individus rhizomes peut résumer notre propos.
En effet, toutes les découvertes actuelles sur les populations néandertaliennes[1] convergent vers le passage des peuples enracinés aux individus rhizomes : ce qui relève des racines est un lieu-territoire, et ce qui relève des rhizomes sont des communautés ou des individualités.
Alors que je pensais à ce thème des Arts Foreztiers sur les peuples racines, je suis tombé sur un article consacré à Gilles Deleuze et à la déconstruction des territoires.[2] La phrase du philosophe mise en tête de l’article était : « Faites rhizome, et pas racine ». Au modèle de l’arbre, symbole du savoir vertical, Deleuze préfère le roseau aux ramifications multiples sources d’une pensée créative et libre. Le titre de l’article était L’arbre à abattre ! Comment interpréter ce titre ? J’ai bien sûr pensé à la fable du chêne et du roseau ; fable qui met l’accent sur l’orgueil condescendant des dominants face à l’humilité de ceux qui composent avec les éléments naturels. Cependant, l’usage du singulier dans le titre, L’arbre à abattre, renvoie aux individus singuliers que sont le chêne et le roseau. L’arbre à abattre pourrait donc bien être l’arbre qui cache la forêt par sa prétention à dominer le collectif des autres en les effaçant.
La notion de rhizome apparait en 1975 dans le livre sur Kafka rédigé avec le psychanalyste, Félix Guattari. Avec Deleuze, ils se demandent Comment entrer dans l’œuvre de Kafka qui est comme un terrier fait de couloirs en rhizome, véritable labyrinthe où aucune entrée n’a de privilège ? L’œuvre de Franz Kafka est vue comme symbole de l’homme déraciné des temps modernes. Le personnage kafkaïen est livré, impuissant à des forces inconnues. Il évolue dans un monde incompréhensible. La vie est un mystère irrésolu et l’existence se déroule dans un labyrinthe dont on ne connait ni l’entrée, ni la sortie. Quelques mois plus tard, en 1976, ils publient Rhizome, texte qui sera repris en 1980 en introduction au deuxième tome de leur critique globale de notre humanité occidentale de Sapiens intitulée Capitalisme et schizophrénie. Le premier tome était L’anti-Œdipe en 1972 et le deuxième en 80, Mille plateaux[3]. D’une image photographique décrivant des ramifications, le rhizome est devenu un concept cinématographique, un concept évolutif, dynamique et processuel donnant à penser la multiplicité des identités d’appartenance qui se construisent au sein d’un individu tout au long de son existence. Le roseau est devenu pour Deleuze et Guattari le modèle d’humanisation avec comme mot d’ordre : ne vous plantez jamais, faites rhizome, ne soyez pas un, soyez des multiplicités aux savoirs créatifs, des savoirs emboîtés les uns dans les autres à la façon des poupées gigognes, sans être subordonnés à aucune vérité préalable. Des savoirs sans commencement ni fin, mais où chaque savoir est de façon paradoxale une fractale, c’est-à-dire un fragment qui contient le tout. Le rhizome est un système acentré, non hiérarchique et non signifiant, sans mémoire organisatrice, uniquement défini par la circulation des énergies. Ce qui est à l’œuvre dans le rhizome est en rapport avec la création de toutes les choses de la nature en devenir. La déterritorialisation (passant par la déconstruction des possessions territoriales) est la force conceptuelle du rhizome qui n’en n’a pas fini de déraciner le verbe être.
Déraciner le verbe être et pouvoir enfin devenir sur le fil d’un processus d’humanisation jamais acquis. Le processus nécessite d’apprendre à conjuguer l’espace-temps pour pouvoir habiter toutes les histoires : avoir été, être, devenir et mourir. Il en est ainsi des néandertaliens.
Néandertal est à la mode ; ou plus exactement ses processus d’humanisation qui se confirment être différents des nôtres. L’aventure scientifique du paléo généticien, Svante Pääbo, prix Nobel de médecine, et de ses équipes, illustre qu’en science, le rêve est nécessaire, le doute et l’esprit critique aussi, pour une interrogation permanente sur la question des origines. Sa dernière belle découverte dans une grotte des montagnes de l’Altaï, est un fragment d’os d’une jeune fille de 13 ans qui, selon son ADN, s’avère être une hybride entre un père Dénisovien et une mère Néandertalienne. Les humanités fossiles sont bien des peuples racines. En dehors des outils utiles à la chasse et à la survie corporelle du groupe grâce au dépeçage de la viande et aux découpages des peaux, les premières marques d’humanisation étaient jusque-là liées aux premières sépultures volontaires retrouvées au Proche-Orient qui remontent aux alentours de 100 000 ans, ainsi qu’aux traces et à l’ornement des grottes par les Sapiens du paléolithique récent dont la plus ancienne est actuellement la grotte Chauvet (35 000 ans). Les découvertes récentes de mains négatives et d’animaux dans les grottes de l’île de Sulawesi en Indonésie ont été datées d’environ -70 000 ans confirmant que dès le paléolithique moyen, les processus d’humanisation faisaient l’objet de rituels : rituels de survie et donc rituels adressés à la mort. Or, ces considérations ne prennent pas en compte un point essentiel à la survie de toutes les espèces : les conditions de survie à l’accouchement qui est à l’origine du processus de reproduction et du taux de natalité lié à la mortalité infantile et maternelle. Ayant eu souvent à pratiquer des césariennes lors de mon activité chirurgicale en Afrique, je suis resté attentif aux angoisses des accouchées et des mères dans ma pratique de psychopédiatre ainsi que dans mon écoute de thérapeute centrée sur l’Infantile et le Parental. Devant le documentaire de Luc-Henri Fage tourné dans la grotte de Bruniquel et diffusé sur Arte, l’interprétation de l’usage de ces deux cercles, comme une des premières maternité des humanités, a été une fulgurance déclenchant en moi un ʺsentiment océaniqueʺ. Le philosophe, Éric Delassus[4] écrit : La puissance créatrice de l’homme a à voir avec la saisie immédiate par l’esprit de la puissance immanente dont procède toutes les choses singulières, quelque chose qui relève de cette connaissance intuitive qui relève de la fulgurance de la pensée dont parle Gilles Deleuze dans ses cours sur Spinoza, une espèce de pensée comme un éclair.
Cependant, la disparition de ce peuple racine néandertalien, aux alentours de 40 000 ans, interroge davantage les archéologues plutôt que sa naissance : comment ce peuple racine a-t-il pu s’éteindre alors qu’il a traversé plus de 250 000 ans d’existence durant lesquelles les périodes glaciaires ont alternées avec des réchauffements climatiques ? L’archéologue, chercheur au CNRS, Ludovic Slimak, l’un des meilleurs spécialistes des sociétés néandertaliennes, nous conduit à leurs rencontres dans deux livres : Néandertal nu. Comprendre la créature humaine, paru en janvier 2022, et Le dernier Néandertalien. Comprendre comment meurent les hommes ? paru en mai 2023[5]. Sa patience et sa rigueur dans les résultats de ses fouilles, entreprises depuis plus de 25 ans, lui ont permis d’approcher les modes de vie de ces peuples racines et de découvrir que nomadisme et sédentarité ne sont pas opposables. L’un des grands traits des populations humaines dans leur relation à la géographie et à la construction de leur territoire, relève essentiellement de valeurs socialement investies. Si massifs montagneux, forêts et vallées, rivières et fleuves peuvent être naturels, c’est seulement la lecture qu’en font les hommes qui marque le territoire et qui se transmet de génération en génération. Leur insertion dans l’univers mental relève de la mythologie des vivants. L’enracinement du territoire des hommes en une géographie immuable dessine avant tout l’espace mental des populations. Les territoires humains obéissent à leurs enracinements dans les terres de leurs défunts... (p.173) et dans des écosystèmes uniques. (p.194) Un enracinement dans la mythologie des origines racontée par les vivants, récit qui se rapporte à un espace donné. Cette façon d’habiter l’espace et le temps pourrait bien être à l’origine de leur disparition sans bruit, dans l’ombre de la forêt, lorsque les Sapiens arrivent en nombre.
En effet, la découverte essentielle de Ludovic Slimak, c’est qu’il s’est trouvé confronté à une pluralité inattendue d’humanités différentes chez les derniers néandertaliens entre 100 et 40 000 ans. Chacune de ces humanités racines se sont enracinées dans leur territoire spécifique ; les analyses d’ADN confirment qu’elles ne se sont pas croisées. Les manières d’être au monde de chacune de ces humanités sur 60 millénaires d’évolution, semblent bien correspondre à une suffisance d’existence dans un territoire donné, sans avoir besoin d’aller explorer ailleurs. Appeler cette manière d’être au monde, un isolement, est une interprétation de Sapiens. Si les différentes sociétés néandertaliennes enracinées dans leurs territoires, ne communiquaient plus entre elles, ce n’était pas nécessairement dans l’intention de s’isoler ; mais peut-être simplement parce que leurs communications avec le monde naturel de leur environnement occupaient entièrement leurs esprits sans avoir d’autres besoins, en tous cas pas celui d’aller voir ailleurs. C’est donc bien ce qui pourrait être à l’origine de leur extinction à l’arrivée massive des Sapiens venant d’Afrique par le Proche-Orient. Une extinction sans bruit de ces peuples racines, incapables de défendre un territoire qui les définit, qu’ils habitent mais qu’ils ne possèdent pas. Ils ne peuvent en être que déracinés, perdant ainsi toutes les ressources nécessaires à leur survie et conduisant par voie de conséquence à une extinction de la natalité. Les exemples de colonisation en disent long ! De nouvelles hypothèses grâce aux progrès de la génétique pourraient répondre à la question : pourquoi les communautés néandertaliennes se sont éteintes vers 40 000 ans. Elles concernent le chromosome Y qui au fil des millénaires se serait fragilisé, aboutissant à de nombreuses fausses couches et de moins en moins de bébé garçons pour maintenir la lignée néandertalienne.
Cette approche de la territorialisation oblige donc à revisiter les notions de nomadisme et de sédentarité. Les revisiter permet de s’apercevoir qu’elles sont incluses l’une dans l’autre. En effet, ce qui caractérise les peuples racines, ce sont leurs habitats nomades, facilement transportables pour aller et venir au rythme des saisons d’un coin à l’autre de leur territoire de survivance. La case des Africains, la tente des Touaregs, le tipi des Amérindiens, l’igloo des Inuit sont autant d’exemple d’un habitat nomade qui ne s’enracine pas dans le territoire. En revanche, c’est l’ensemble du territoire qui délimite l’espace de sédentarité à l’intérieur duquel le peuple racine se déplace. Néandertal, comme tous les peuples racines, appartient à son territoire à la fois de survivance et d’existence. L’esprit du groupe est en union avec toute la nature qui l’entoure.[6] Citons encore Éric Delassus : ce sentiment d’unité dépasse l’apparente subjectivité et confère aux membres du groupe, la connaissance du troisième genre (décrite par Spinoza), cette connaissance intuitive et immédiate qui est source de béatitude et par laquelle l’humain accède à la perfection. Faut-il préciser que ce n’est pas une perfection recherchée ?
Quant aux Sapiens modernes, profitant du changement climatique à partir du néolithique, et ce, particulièrement dans le croissant fertile de Mésopotamie, ils se sont approprié des territoires en les marquant d’un habitat sédentaire en dur, enraciné dans des fondations, rejetant ainsi l’habitat nomade. Babylone avec sa tour de Babel et ses jardins suspendus en est la première inscription et trouve place dans les nouveaux récits mythologiques que vont développer les Sapiens à l’âge du bronze vers 4000 av J. C. Un point essentiel a été mis en évidence par les spécialistes des mythologies lors de ce passage du paléolithique chasseur-cueilleur au néolithique éleveur-cultivateur, il y a 10 000 ans, signant l’appropriation des terres. Cette appropriation de la terre et de l’habitat, s’est accompagnée d’un renversement des mythes sur l’origine de l’humanité. L’insertion aujourd’hui dans notre univers mental de ce renversement n’est pas sans conséquence. Alors qu’au paléolithique, les mythes font sortir les êtres humains des profondeurs de la terre (ou plus exactement l’incarnation des esprits autant humain qu’animal, faisant de l’entrée de la grotte naturelle et de ses salles intérieures, la figuration de la grotte utérine et de la filière du couloir vaginal qu’emprunte tout esprit incarné pour sa mise au monde ; origine chthonienne) ; à l’inverse, au néolithique, les récits se renversent en miroir et font venir les humains d’une descendance de divinités spirituelles aux multiples pouvoirs, autant créateurs que destructeurs, esprits qui habitent les hauteurs célestes (origine ouranienne). Ce type de modification qui conserve la structure essentielle du récit d’origine est appelé « inversion conservante » par les mythologues. Le prix à payer de ce renversement s’inscrit dans la croyance que chaque incarnation est habitée par un esprit, une âme, qui se doit de retourner au divin. L’époque moderne, légitimée par les héritiers de Descartes, n’a eu de cesse de reléguer l’extension de la sphère sensorielle dans le registre restreint du mysticisme, en raison de la transcendance que ce ressenti suppose… La coexistence complémentaire des religions du Livre, axées sur des récits coordonnés, offrait à la sensation océanique, cette relance immédiate et immense d’un espace encadré par un récit mythique commun[7], celui d’une création par un seul Dieu, bien que le récit coranique de la descendance d’Adam et Eve diffère de celui de la Torah. Ce renversement est donc à la racine de Gilgamesh aux enfers, poème sumérien où apparait Lilith, la première femme démoniaque (parce que stérile !) qui cherche à séduire l’homme et vole les enfants aux mères, puis, L’épopée de Gilgamesh, rédigée en akkadien, au cours de laquelle Gilgamesh devient un homme sage qui saura guider l’humanité et dont le règne sera commémoré par les générations futures. La référence à Lilith est unique dans la bible hébraïque mais elle est citée 4 fois dans le Talmud (la Loi orale). L’écriture de la racine du monothéisme est révélée, et cela successivement dans les trois religions du Livre. Le créateur exprime ainsi ce qui l’unit à la puissance même qui le fait être et qui renvoie à cette perception des choses singulières dont Spinoza dit qu’elle est une compréhension de Dieu…Ce qui est perçu alors dans l’œuvre, c’est précisément l’essence véritable de la vie de l’esprit, productrice de formes nouvelles qui expriment la puissance universelle, la puissance d’une singularité, puissance immanente…Créer, ce n’est plus alors donner l’être, mais le faire apparaître, le révéler.[8] En photographie, le révélateur n’est pas responsable de l’image qui apparait sur le papier ; c’est l’exposition au négatif qui impressionne. La fulgurance de la révélation ne nous appartient donc pas, elle nous oblige simplement : il n’y a plus de faits mais simplement des risques à vivre l’éclair de Spinoza nous dit Sylvie Dallet.
Pourtant, posséder cette croyance monothéiste est liée à un lieu particulier qui tient lieu de racine commune aux trois religions du Livre, au-delà de toutes les rivalités qui les opposent. La transmission d’une portion de territoire est donc bien en lien avec les racines des ancêtres. Jérusalem et la Palestine pose de façon dramatique cette problématique : à qui appartient la terre ? Et la maison-temple qui est dessus est-elle la marque d’une colonisation, d’une implantation, d’une destruction puis d’une reconstruction ? Ce qui est sûr, c’est que l’appropriation du territoire engendre la conquête, une conquête de terres puisque la Terre a été créée pour les Sapiens civilisés du fait de leur appartenance au divin. Fort d’agrandir leur territoire et d’élargir les acquis de leur sédentarité, quand ils rencontrent des peuples racines, les sapiens européens se posent la question de savoir si ces sauvages possèdent une âme. La controverse de Valladolid (en 1550 après 50 ans d’asservissement et de massacre du peuple indien des Amériques) conclut à la nécessité de convertir au monothéisme les croyances païennes et les pratiques jugées immorales de ces peuples racines (la mythologie du serpent à plumes présenté comme une idole zoomorphe renvoyant à l’incarnation démoniaque du diable tentateur). Dévorés par leur appétit, appétit masqué par leur orgueil d’avoir été créés par de la divinité, les sapiens occidentaux ont fait de leur besoin d’enracinement une forme de sagesse, d’appropriation, une tyrannie sauvage qui déracine les autres. Le dramaturge libanais, Wajdi Mouawad, victime dans son enfance du déracinement de sa famille, écrit pourtant dans Anima, que l’humain et l’animal sont indissociables du monde végétal et du monde cosmique : « c’était comme en ma forêt quand j’entendais vibrer la douceur du ciel de jour et la lumière des étoiles du ciel de nuit ; ce présent si sublime offert en partage à tous les animaux. »
Au paléolithique, les peuples racines néandertaliens sont à l’affût des envahisseurs sapiens qui colonisent leur territoire. Se tenir à l’affût, c’est se tenir confiné dans le monde immobile des peuples racines qui se tiennent debout dans l’ombre de la forêt. Au paléolithique, les savoirs de ces deux peuples racines que sont les néandertaliens et les sapiens, ne sont déjà plus construits sur les mêmes éprouvés et les connexions synaptiques entre leurs trois cerveaux et leurs quatre cortex vont prendre des chemins opposés.[9] Néandertal est habité par son cerveau émotionnel, le cerveau limbique ou paléocortex, et sa pensée néocorticale est entièrement centrée sur les informations sensorielles captées par son paléocortex. Sapiens, lui, habite son néocortex ; sa pensée domine ses émotions, domine les angoisses du paléocortex et transcende ses affects par un besoin d’action pour maîtriser ses peurs et le monde environnant.
Les apports de la neurophysiologie sont des éléments décisifs de compréhension en anthropologie pour différencier les processus d’humanisation. Plus le cerveau est centré sur les tâches à faire pour survivre efficacement, moins il développe ses capacités à la rêverie et à l’attention flottante.[10] Cette attention flottante est une attention qui se détache des afférences sensorielles externes qui sont souvent en lien avec la survie. Elle se tourne vers les afférences sensorielles du monde intérieur et se concentre sur son propre flux d’énergie, développant ainsi des capacités imaginatives, interprétatives et créatives. Le résultat mental n'est pas forcément en lien avec le devoir de survie mais il permet d’entrer dans l’existence d’un en-deçà et d’un au-delà qui transcende la mort des corps, et crée la notion d’esprit permanent qui se réincarnera.
Les Néandertaliens auraient-ils éprouvé un sentiment océanique sans en avoir conscience ? En tous cas, la perception d’un territoire sans limite n’engendre pas la pensée d’en conquérir davantage ; il ne génère ni la tentation, ni la curiosité d’aller voir au-delà. L’au-delà est ailleurs. Il n’est pas encore là, puisque la préoccupation est en-deçà des profondeurs. Les Néandertaliens habiteraient-ils l’Altérité, puisque le sentiment océanique est appréhension vigoureuse de l’altérité…c’est quand il n’y a plus l’Autre majuscule qu’il y a du pathologique, nous dit Ysé Tardan-Masquelier, anthropologue des religions.[11] L’univers des Néandertaliens, comme celui des peuples racines, fait cité. L’univers-cité se confronte de plus en plus au concret des territoires, dans une fluidité des paysages, des hommes et des « choses » vivantes que sont les savoirs « multivers ».[12] Les savoirs des peuples racines concilient les aspects multiples de la survivance et de l’existence. Leur imaginaire fait vibrer l’existant. Leur éthique est le socle de leur animisme porté non seulement à toutes choses vivantes, mais aussi aux phénomènes environnants, aurores boréales, éclairs et tonnerre, montagnes visibles ou non.
Ce sont des savoirs interstitiels nichés dans la transmission orale, des savoirs nomades, processuels pour sublimer collectivement l’angoisse de l’humanisation qui réside dans la question de savoir si l’existence à un sens et un devenir. Des savoirs flottants, des savoirs placentaires, matriciels dans une relation aux origines du monde.[13]
Si une certaine création à la recherche d’invention pour créer du progrès et de la modernité est la pierre d’angle de la pensée occidentale, comme l’éveil est le socle de la pensée orientale, le Dasein de Heidegger serait le socle de la pensée animiste : une sensation étrange qui est à la fois « de là » et « de toujours » dans un lien d’appartenance immédiatement sensible…qui signerait l’ultime mosaïque de notre raison d’être. (Ibid. p. 49) « Que tout m’est étroit : je me sens si vaste ! C’est une réalité incréée que j’ai voulue saisir éternellement. Je l’ai comprise, elle m’a déprise de toute limite. »[14]
Le Dasein est un présent qui habite le passé et le futur. C’est une présence qui réunit puisqu’elle abolit la dualité et la multiplicité qui ne sont que les reflets de l’unité du Tout nous dit Emile Noël qui cite Eckhart Tolle[15] dans Le Pouvoir du moment présent. Mais il écrit aussi que la pensée occidentale est la proie de l’illusion antinomiste des paires duelles qui oppose le bien au mal, le vrai au faux, la présence à l’absence, le masculin au féminin, la science à l’art…le passé au futur. Néandertal et les peuples racines savent intuitivement que le futur est à venir, un avenir qui se situe en amont, derrière nous. « Un avenir à reculons » comme Paul Valéry le pressentait. Ils vivent la temporalité comme un fleuve qui coule, emportant le passé qui nous a dépassés en aval ; rien attendre d’autre que d’être dans l’instant, disponible à l’eau qui coule, à la vague qui arrive : la connaissance aquatique n’est pas un savoir de but, mais un passage obligé de traversée liquide. (Ibid. p. 55)
Et comme un signe de relance, l’article L’arbre à abattre cite l’essayiste et poète antillais, Edouard Glissant, à qui Sylvie Dallet fait référence pour décrire le « savoir de relation » décrit comme un savoir-rhizome. Ce savoir est nécessaire pour soutenir l’éprouver d’une identité plurielle aux multiples appartenances et faire advenir la maïeutique d’une méta-identité de créolisation.
Bertrand Chapuis
Bertrand Chapuis explore la voie des neurosciences et de la psychiatrie. Il travaille actuellement à Toulouse comme psychopédiatre et thérapeute.
[1] Néandertal, mon frère. 300 000 ans d’histoire de l’homme Grand prix du livre d’archéologie 2017, par Silvana Condemi, paléoanthropologue, directrice de recherche au CNRS et à l’université d’Aix-Marseille et François Savatier, journaliste scientifique au magazine Pour la Science. Champs sciences, Flammarion.
[2] L’arbre à abattre par Juliette Cerf, p. 31 Télérama 3782 du 06/07/2022.
[3] Aux éditions de Minuit.
[4] Éric Delassus, dans Immanence et créativité pour une éthique du goût et du dégoût. (p. 96 dans Les territoires du sentiment océanique, sous la direction de Sylvie Dallet et Emile Noël. Coll. Ethiques de la Création, Institut Charles Cros et l’Harmattan, 2012)
[5] Edition Odile Jacob
[6] Définition du « souverain bien » que donne Spinoza dans Traité de la réforme de l’entendement. Éric Delassus, dans Immanence et créativité pour une éthique du goût et du dégoût. (Ibid. p. 91)
[7] Sylvie Dallet, Il n’y a plus de faits mais simplement des risques (De L’Eclair de Spinoza aux extases archaïques) (ibid. p. 41) A noter que la sphère sensorielle est aujourd’hui exploitée par la publicité pour créer de l’addiction à la consommation et que le manque de transcendance a infiltré tous les domaines des soins, faisant de l’Evidence Base Medecine une référence de preuves au détriment de la Narrative Base Medecine.
[8] Éric Delassus, (ibid. p. 95)
[9] « L’hypothèse d’une production du cerveau en ce qui concerne tous ces phénomènes, quelles que soient les circonstances et les apparences dans lesquelles ils se manifestent, n’est sans doute pas incongrue. Le cerveau de l’homme, interprète de ce qu’on appelle réalité, est capable de créer de la réalité virtuelle à laquelle il croit, c’est notoire, comme réalité réelle. » Emile Noël, La vague et l’océan, (Ibid. p. 24)
[10] Anticipation et prédiction, du geste au voyage mental, Alain Berthoz, Odile Jacob, 2015.
[11] L’expérience océanique : une discussion entre Romain Rolland et Freud. (Ibid. p. 27)
[12] Introduction de Sylvie Dallet et Emile Noël (Ibid. p. 13)
[13] Sylvie Dallet, (Ibid. p. 48)
[14] Ecrits mystiques de Béguines, Paris Seuil, 1954, p. 154.
[15] Ecrivain canadien d’origine allemande qui à la suite d’une crise existentielle à 29 ans découvre le sentiment océanique qu’il rapporte à une dissolution de l’ego et de sa pesanteur quand il vit entre regrets du passé et peur du futur…juste la sensation d’une présence, un « état d’être », juste observant et regardant.
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