Kaïros - La vérité

12 mai 2026
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Une émissio produite et animée par Andrés Atenza et Régis Tomas.

La Vérité

La vérité semble être une valeur cardinale de notre société et plus généralement de la vie de tout un chacun. On attend la vérité d’un responsable politique, d’une personne qui nous rassure sur un fait important, ou encore d’un témoin au tribunal. Pourtant force est de constater que cette exigence peut être souvent déçue, que ce soit par l’erreur de celui qui affirme des choses fausses que par la volonté de tromper de celui qui ment. À l’heure de la post-vérité, des fake news et des capacités de l’IA à produire du faux, rien ne semble aussi complexe que la notion de vérité.

Depuis Saint Thomas D’Aquin, on définit la vérité comme l’adéquation entre la chose et ce que l’on pense de la chose. Ainsi, si je dis « Il est 18h13 », cela est vrai pour autant qu’il s’agit de l’heure affichée par ma montre. La vérité est dès lors une affaire de jugement, d’exercice de la raison. Or, le pré-jugé est précisément ce qui est accepté sans esprit critique, sans que l’individu n’ait eu à solliciter sa raison. Le philosophe est celui qui se détache des préjugés, des apparences de vérité. L’opposition importante est ici entre l’activité propre à la recherche de la vérité et la passivité du préjugé. Cette démonstration d’activité de lutte contre la passivité et donc de liberté est particulièrement évidente dans le doute hyperbolique de Descartes dans les Méditations Métaphysiques. Rappelons que pour Descartes, douter n’est pas une fin en soi, mais une étape nécessaire dans la découverte de la vérité. Avec Descartes, une nouvelle définition de l’évidence apparaît. En effet, l’évidence tire sa force du fait que l’on peut immédiatement voir sa validité. D’une certaine manière, le préjugé se fait passer pour une évidence immédiate, car il a pour lui l’autorité que lui donne l’habitude. Pour Descartes, la vérité se trouve bien plutôt dans l’évidence qui suit la démonstration. Pour lui, une idée claire et distincte s’impose à l’entendement, de la même manière qu’un résultat mathématique ou que la conclusion d’une expérience scientifique.

Pourtant, cette exigence philosophique de se débarrasser de tous ses préjugés est-elle possible car si les préjugés sont ce qui a été jugé avant nous, cela signifie t il que tout ce qui nous a été transmis par l’éducation est un préjugé ? Et n’a donc pas de valeur ? Certes, comme l’écrit Descartes, « Il faut avoir été enfant avant que d’être Homme » ; la vérité ne peut se penser sans le dépassement des préjugés. Mais que penser des préjugés qui ont longtemps été vus comme des vérités ? Le fait que la terre ne soit pas le centre de l’univers est connu depuis Copernic, mais avant lui, depuis Ptolémée au IIème siècle, ce que l’on considérait comme vérité astronomique était tout autre. Alors, certes, on peut se dire que la méthode expérimentale et l’usage des mathématiques en science reste les meilleurs garants contre l’acceptation des préjugés. Toutefois, la démarche scientifique n’est pas exempte de préjugés. Ainsi Bachelard appelle « obstacle épistémologique » tous ces préjugés qui ont entravés les découvertes scientifiques. Par exemple, les atomes et le vide étaient déjà connus de Démocrite au Vème siècle avant J.C., mais la science d’Aristote, dominant notamment le Moyen-Âge, rejetait cette découverte qui prendra sa juste place dans la physique contemporaine. Mais si des préjugés transmis par l’éducation peuvent coexister avec la recherche de la vérité, qu’est ce qui assure que la vérité enseignée aujourd’hui ne sera pas un préjugé demain ? Cette manière de mettre en doute systématiquement les connaissances et donc ne pas trouver de vérité est ce que l’on appelle le scepticisme. Ce courant de pensée dont les racines remontent à l’Antiquité capitalise sur les différences d’affirmation sur un même sujet.  Le terrain favori du sceptique se situe dans la morale qui offre des versions différentes selon les pays et donc engendre un relativisme. A la renaissance Montaigne a été une figure emblématique du scepticisme moderne. Son relativisme a permis de remettre en cause l’ethnocentrisme européen qui voyait dans les peuples d’Amérique des sauvages.

Le scepticisme a pu être vu comme un ennemi de la philosophie car il nie le but même de cette dernière à savoir la vérité. Pourtant, le scepticisme modéré de Hume montre que le scepticisme peut être une leçon de lucidité sur les aptitudes de la connaissance humaine. Pour Hume en effet, la raison n’est pas la faculté reine de l’être humain. Il faut réévaluer le rôle de l’imagination et par là même celui des croyances que l’imagination produit. En effet, le fait que le soleil va se lever demain matin est une croyance due à l’habitude. Dès lors la frontière entre la vérité et la croyance n’est plus aussi avérée qu’elle paraissait l’être. De plus si la vérité rassure les croyances, les préjugés ont ceci de particulier qu’ils créent un monde rassurant basé sur la stabilité alors que la découverte de la vérité peut être vu comme un évènement traumatisant qui engendre l’hostilité à l’image de la condamnation à mort de Socrate.

Utilisé l’histoire des sciences comme un argument pour dévaloriser l’idée de vérité, ce n’est finalement que mettre en avant l’idée d’une recherche continue de la vérité scientifique. Cette recherche peut être menée grâce notamment aux progrès techniques qui permettent de nouvelles découvertes comme par exemple avec le perfectionnement du télescope en astronomie. Mais, plus fondamentalement, c’est la méthode même d’investigation qui va décider de l’avancée de la connaissance humaine. Le philosophe et sociologue américain Thomas Kuhn a ainsi distingué différentes époques dans l’histoire des sciences. Contre l’idée d’un progrès continu et linéaire, Kuhn distingue des phases de consensus dominés par une théorie scientifique ce qu’il appelle un paradigme, et des phases de crise, de remise en question de ces paradigmes qu’il appelle révolution scientifique. Dans ces phases de crise, tous les problèmes auxquels le paradigme dominant ne pouvait répondre engendrent l’abandon de ces paradigmes et l’adoption d’un nouveau. Ainsi, il distingue le paradigme aristotélicien, le paradigme newtonien ou encore le paradigme einsteinien. Cette vision de l’histoire distingue des périodes où certains jugements sont vus comme des vérités ce qui assure leur statut de vérité et leur caractère opératoire, c'est-à-dire qu’elle fonctionne dans leur paradigme.

Cette conception ouvre la voie à des vérités temporaires et à un caractère dynamique de la vérité qui se retrouve également dans la vérité historique étant donné que l’histoire traite du passé, la vérité comme adéquation n’est pas possible. La vérité historique est une vérité de cohérence dans le sens où elle doit déterminer un récit objectif à partir de sources diverses, divergentes voire contradictoires. L’historien est celui qui par une étude critique des documents, par recoupement, par mise en contexte tente d’approcher au plus près la vérité des faits passés.

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