Kaiïos - l'amour

27 janvier 2026
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KAÏROS l'émission phylosophique d' ESPRIT OCCITANIE

Animateurs et producteurs : Andrés Atenza et Régis Tomas (Régis Tomas est enseignant. Après quelques réalisations en musique underground, il a écrit aussi bien du théâtre que de la philosophie, avant de se focaliser, pour un temps, exclusivement sur l'écriture romanesque. )

Ajourd'hui : L'AMOUR

« Je t’aime plus que jamais et jusqu’à la mort. Dans ce moment je suis toi-même. » Ces mots semblent sortis d’un discours romantique enflammé. Pourtant, ce sont ceux que Robespierre adresse à son ami Danton dans une lettre du 15 février 1793 suite au décès de l’épouse du tribun. S’il paraît clair pour nous de séparer amitié et amour, cette distinction aussi nette n’est apparue dans notre langue qu’au XIXème siècle. L’amour est un sentiment : amour passion, amour maternel, amour de la patrie, amour charnel, amour spirituel… Comme nous ne pourrons évoquer tous ces sens, intéressons-nous à un élément constituant de l’amour, le désir, à la fois manque à combler, essence même de l’existence, passion et, enfin, création.

Que l’amour soit manque est très bien illustré par le célèbre mythe des androgynes dans le Banquet de Platon. Aristophane raconte un mythe voué à un destin fabuleux : dans une époque lointaine, un genre particulier d’être humain existait à la fois homme et femme avec deux têtes, quatre jambes, quatre bras et deux sexes. Genre orgueilleux, Zeus les coupa en deux et ces humains primitifs, amputés de leur part manquante, passèrent leur vie à la chercher. Être amoureux, c’est vouloir retrouver sa moitié dont on a été séparé. L’amour est cette tendance à vouloir combler ce manque, à retrouver une unité synonyme de bonheur avec autrui.

Mais cherche-ton vraiment en autrui un complément de soi-même ou un autre soi-même ? De nos jours, les algorithmes des sites de rencontre comptabilisent les compatibilités entre individus réduits à leur « profil » qui se correspondraient. Ils « matchent », comme si l’amour était, au fond, une tendance à se retrouver dans son identité plutôt qu’à s’ouvrir à l’autre dans sa différence. En 1943, Ferdinand Alquié relevait bien dans l’amour passion cette tendance égoïste : « celui qui est aimé ainsi [c’est-à-dire passionnément] sait confusément qu’il n’est pas l’objet véritable de l’amour qu’on lui porte ; il devine qu’il n’est que l’occasion, pour celui qui l’aime, d’évoquer quelque souvenir, et donc de s’aimer lui-même. À cette tristesse chez l’aimé correspond chez l’aimant quelque désespoir, car le passionné sent bien que sa conscience ne peut parvenir à sortir de soi, à atteindre une extériorité, à s’attacher à une autre personne. »[1] On reconnaîtra peut-être dans ce portrait de passionné Don Juan pour qui la constance ne sied qu’aux imbéciles et qui ne veut se priver d’aucune aventure. Don Juan, le séducteur impénitent, n’aime aucune des femmes qu’il conquiert : ne comptent que son plaisir de plaire et son appétit de conquérir digne d’Alexandre le Grand.  La passion chez lui n’est pas ce désir exclusif pour un être privilégié, mais le moteur même de sa vie, enfin, d’une vie vouée à la mort : son existence n’est qu’une fuite en avant vers un décès annoncé.

L’amour passion, dans tous ses états, heureux et malheureux, est la grande valeur du romantisme, à telle enseigne que le romantisme est aujourd’hui réduit à cet amour idéal. La passion avec le romantisme devient une valeur, un moteur de l’existence, et non plus cette passivité qu’elle était au XVIIème siècle. « Rien de grand ne s’est accompli sans passion » écrit Hegel alors que le romantisme domine l’Europe. L’amour romantique se vit sans restriction, sans calcul, dans l’abandon total à la force des sentiments, dans le bonheur comme dans le chagrin. Le lyrisme romantique se mue alors en élégie où la douleur s’exprime dans toute sa violence, comme dans « Le lac » d’Alphonse de Lamartine où le temps ne suspend pas son vol pour faire cesser définitivement les souffrances de la perte de la personne aimée.

Toutefois, l’amour n’est pas que souffrance : il est aussi artiste. L’amour reste bien entendu un thème récurrent de la poésie lyrique, du roman, du théâtre. Sans amour, pas de Ronsard, de Mme de la Fayette ou de Marivaux. L’amour par ses emportements, ses affres, ses péripéties offre une matière inépuisable pour l’écrivain, comme le succès actuel de la new romance le prouve encore. C’est que l’amour en lui-même est force de création. Dans son essai, De l’amour, Stendhal décrit un processus particulier au début de la relation amoureuse :  la cristallisation. Il s’agit d’un processus en deux phases qui tire son nom d’une observation étonnante : quand on jette un rameau sans feuille dans une mine de sel, il se pare en deux ou trois mois de cristaux scintillants comme des diamants. De même, l’aimant pare l’aimé de diverses perfections puis naît un doute sur le bonheur à venir ; alors vient la seconde cristallisation qui vient confirmer et consolider la première. L’amour grandit ainsi par une illusion qu’elle produit, illusion où la fiction sert la réalité.

L’amour ne serait-il qu’illusion ? N’a-t-il aucun rapport à la vérité ? L’amour est-il étranger à la raison ? Le terme même de « philosophie » dément aussitôt cette idée ; amour de la sagesse, la philosophie porte dans son nom un amour de la vérité et de la connaissance, une libido sciendi, qui articule l’affect et la raison. Dans le Banquet de Platon, l’amour est ce désir qui conduit vers la connaissance des réalités les plus hautes, les Idées, par élévations successives : de l’amour des beaux corps à l’amour des belles âmes, de l’amour des belles âmes à celui des sciences, de l’amour des sciences à celui à la science suprême qui a pour objet le Beau.

 

Bibliographie indicative :

 

Ferdinand Alquié, Le désir d’éternité (1943), Paris, PUF, 1987.

Platon, Banquet, trad. L. Brisson, Paris, Flammarion, 2016.

Denis de Rougemont, L’amour et l’occident (1939), Paris, 10/18, 2001 (lisible en ligne sur https://www.unige.ch/rougemont/livres/ddr19390600ao)

Stendhal, De l’amour (1922), Paris, Garnier, 1959.

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[1] F. Alquié, Le désir d’éternité (1943), Paris PUF, 1987, pp. 62-63. 

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