07 avril 2026
Une émissio produite et animée par Andrés Atenza et Régis Tomas.
De premier abord, la notion de conscience ne semble pas poser problème. Par exemple : « rependre conscience » signifie que la personne reprend ses esprits, reprend contact avec le monde qui l’entoure et peut donc à nouveaux interagir avec lui. Prendre conscience de quelque chose semble renvoyer à tout autre chose : Il ne s’agit plus strictement d’un passage d’un état végétatif a un état à une reprise de contact avec le monde, mais d’un retour que fait la conscience sur ses propres idées, affects, croyances et représentations. Dans le premier sens, la conscience est immédiate. Dans le second sens, elle est réfléchie, ce qui fait le dénominateur commun de ces deux sens et le fait que la conscience se définit toujours comme la connaissance que l’Homme a de ses pensées, de ses actes et de ses représentations. Celui qui reprend conscience retrouve l’accès a ses pensées, celui qui prend conscience passe d’un état d’ignorance que l’on peut métaphoriquement assimiler à l’obscurité, au sommeil, à la léthargie, à un état dans lequel il accède à des pensées qui sont siennes. Dans les deux cas également, le processus de mise à distance est en jeu. Dans la conscience immédiate, le sujet se met à distance avec le monde qui l’entoure et autrui. Le sujet se reconnaît spontanément comme différent de l’objet. Dans la conscience réfléchie, le sujet met à distance ce qu’il croyait savoir pour accéder à une connaissance qu’il jugera personnelle.
Mais si la conscience est liée à la connaissance, est-ce que la conscience de soi est toujours connaissance de soi ? Dans l’Alcibiade de Platon, Socrate examine avec le jeune Alcibiade l’injonction de l’oracle de Delphes « Connais-toi toi-même ». On pourrait interpréter cet impératif comme une invitation à l’introspection, c'est-à-dire comme le fait pour une conscience de s’observer, de s’analyser soi-même. Ce serait donc une démarche individuelle dans laquelle autrui n’aurait aucun rôle. Or il faut comprendre la formule d’une autre manière. Car Socrate va tout au contraire répondre à cet appel par la pratique du dialogue et dans une démarche de connaissance, mais pas de connaissance de soi au sens moderne. Car les termes de moi ou de soi sont des termes modernes qui s’imposent au XVIIème siècle avec Descartes, Pascal et Locke. La conscience que l’on a de soi évolue selon les époques. Cela ne veut pas dire que l’individu antique ne savait pas qui il était et que c’était lui qu’il désignait par le pronom personnel « je », mais la représentation qu’il se faisait de lui-même diffère complétement que la nôtre. Quand Socrate appelle à se connaître soi-même, il invite en fait à cultiver la partie la plus éminente de l’âme, la partie divine, autrement dit la moins personnelle. De même, on cite souvent le fameux « je pense donc je suis » du Discours de la méthode comme LA formule de la conscience de soi. Outre le fait que le terme de conscience n’apparaît pas dans le texte, il faut rappeler qu’il s’agit pour Descartes de poser ainsi une certitude absolue inattaquable par les sceptiques, puis d’exclure toute dimension biographique : par ce qu’on a appelé le cogito pour « cogito ergo sum », on sait ce que l’on est, une chose pensante, mais pas qui l’on est. La conscience de soi n’est pas ici la connaissance de soi au sens autobiographique.
Dès lors faut-il se tourner vers l’introspection pour que la conscience de soi devienne la connaissance de soi ? A priori, il s’agirait de la meilleure manière de se connaitre. L’exercice autobiographique que nous avons évoqué dans l’émission sur la mémoire demeure un bel exemple d’une conscience qui cherche à se ressaisir dans l’écriture de son passé. La conscience reste fondamentalement liée au temps, car la conscience reste liée au sentiment immédiat que j’ai de ma propre unité malgré les multiples changements qui m’affectent. De ma naissance à ma mort, mon corps ne cesse de changer, mes goûts évoluent, mes opinions aussi, mes relations sociales aussi, et pourtant, j’ai toujours l’absolue certitude d’être la même personne. Pour le philosophe écossais David Hume, il ne faut pas chercher dans cette permanence une sorte d’entité métaphysique derrière les phénomènes de conscience : « Pour ma part, quand j’entre le plus intimement dans ce que j’appelle moi-même, je bute toujours sur quelque perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais, à aucun moment, me saisir moi-même sans une perception, et jamais je ne puis observer autre chose que la perception. […] Si quelqu’un, à partir d’une réflexion sérieuse et sans préjugé, pense qu’il a une notion différente de lui-même, je dois avouer que je ne puis raisonner plus longtemps avec lui. Tout ce que je peux lui accorder, c’est qu’il peut avoir raison aussi bien que moi, et que nous différons essentiellement sur ce point. Il peut peut-être percevoir quelque chose de simple et de continu, qu’il appelle lui-même, mais je suis certain qu’il n’existe pas un tel principe en moi. »[1] Le sentiment de soi vient d’une sorte de lien qui se crée par la succession ininterrompue des pensées. La conscience est ainsi un processus dynamique et temporel qui produit un sentiment de continuité à partir des souvenirs, de l’attention au présent et de l’anticipation du futur. La conscience est synthèse.
Cette capacité de rassemblement de la conscience se retrouve dans la conscience morale comme jugement pratique par lequel l’agent moral distingue le bien et le mal et apprécie moralement ses actes et ceux d’autrui. La conscience morale s’exprime dans des cas comme le remords, le regret, ou le dilemme notamment. Dans le remords ou le regret, la conscience examine le passé à la lumière du présent et se confronte à l’irréversibilité du temps ; la conscience peut alors devenir une conscience malheureuse par son incapacité à surmonter ce qui ne peut être réparé ou améliorer. La conscience malheureuse est celle qui ne peut pas se pardonner ses erreurs et ses fautes ; juge de ses propres actes, elle prononce une condamnation perpétuelle. Dans le dilemme, le tiraillement n’est pas entre le passé de l’acte et le présent du jugement, mais entre deux options dont aucune ne semble pleinement satisfaisante. On pense à la tragédie classique, à Racine notamment, où l’amour et le devoir s’affronte sans que le bonheur des personnages n’en sorte vainqueur.
[1] Hume, Traité de la nature humaine, livre I, IVème partie, section 6, « De l’identité personnelle »
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