10 février 2026
Une émissio produite et animée par Andrés Atenza et Régis Tomas.
« La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. » Cette citation attribuée à Édouard Herriot joue sur l’énigme même de la mémoire. Comment les souvenirs d’un tableau de Matisse, de la Divine comédie de Dante ou du Requiem de Mozart resteraient gravées en moi alors que j’aurais perdu les innombrables noms des gens que j’ai croisés ou les noms des pièces mécaniques les plus élémentaires de ma voiture ? La mémoire humaine se distingue en effet de celle des ordinateurs par sa capacité à ne pas pouvoir être totalement effacée ; l’amnésique n’est une page blanche : certes, il ne connaît plus son identité, son passé, mais il sait toujours parler et porte dans ses actes des normes de socialisation. La mémoire n’aime pas se dire au singulier : mémoire à long terme, mémoire à court terme, mémoire des noms ou des chiffres, mémoire visuelle ou auditive, mémoire sensorielle, auditive, olfactive, mémoire individuelle ou collective et je risque fort d’en oublier, ma mémoire pouvant me jouer un mauvais tour ou me faire défaut !
Pour tenter de cerner la mémoire, les métaphores sont bien pratiques. Les souvenirs y seraient imprimés, gravés, comme sur du papier ou du marbre ; le coureur cycliste dira par exemple qu’il a photographié le parcours du criterium qu’il va disputer. On fait alors du souvenir une trace figée, voire un objet comme une photo. La mémoire se résume ainsi une sorte de bibliothèque, de réserve, de magasin de ces objets mentaux. Saint Augustin imposa ainsi la belle métaphore de la mémoire comme palais[1]. Mais quel palais étrange ! On peut s’y perdre, ne plus retrouver ses souvenirs les plus frais tout en ayant conscience qu’ils sont quelque part alors qu’une rengaine de variété entendue le matin même ne cesse de tourner en boucle dans votre tête sans que vous n’ayez rien demandé. Si la mémoire est un palais, nous n’en sommes pas les souverains absolus. Des pièces resteront à jamais inaccessibles, d’autres recherchées et des chemins sinueux nous mèneront péniblement au souvenir poursuivi. La mémoire est à la fois ce qui rend le passé présent à la conscience et ce qui conserve ce passé quand la conscience ne le sollicite pas.
Mais peut-être que l’image échoue à rendre tous les traits du sujet qu’elle représente. Faire du souvenir un objet mental laisserait penser que la mémoire n’est qu’idées ou images. Mais la mémoire est impliquée dans notre quotidien par tous nos gestes automatiques effectués sans réfléchir. Dans Matière et mémoire, Bergson l’identifie à l’habitude, aux mécanismes imprimés dans l’organisme, habitude qui permet de s’adapter, de réagir aux situations de la vie courante, sans en avoir conscience. Pensez un trajet en voiture où l’on peut conduire et faire des dizaines de mouvements (jeu sur les pédales, passage des vitesses,…) en pensant à toute autre chose. Pour Bergson, l’habitude se distingue de la mémoire vraie, coextensive à la conscience, faite de souvenirs purs que l’on peut notamment convoquer volontairement sans aucune nécessité présente et pressante.
Mais que serait un souvenir pur ? Un souvenir qui serait conservé sans altération par la conscience ? Un nouveau problème de la métaphore du « vaste palais de la mémoire » apparaît alors : le souvenir n’est pas un objet entreposé que ce soit une image, une idée, un son ou une sensation. Il se modifie avec nous, comme ses souvenirs de maisons d’enfance qui ont toujours l’air plus grandes dans nos souvenirs. Un souvenir n’a rien d’un procès -verbal.
La mémoire n’a rien de figé, de statique. La mnémotechnique l’a bien compris : la mémoire se travaille, comme on exerce un muscle. Son fonctionnement complexe implique des relations qui sont la base de la forme le plus brute de mémorisation, à savoir le dressage. Dans le dressage, la répétition crée une relation entre le stimulus et la réponse, sans parler de la récompense éventuelle.
Les relations au cœur de l’activité de la mémoire portent aussi sur les liens entre mémoire individuelle et collective : la grande pandémie de 2020 a toutes les chances de devenir un repère fort pour la mémoire de beaucoup.
La mémoire est dynamique, relationnelle. Elle s’active à la faveur d’une relation inattendue comme dans la fameuse réminiscence proustienne où la madeleine trempée dans l’infusion de tilleul ramène dans le présent le temps perdu de l’enfance. Avec Proust, une autre dimension de la mémoire se rappelle à nous, dans sa relation fondamentale à l’identité. Locke a été le premier à établir ce rapport indissoluble entre mémoire et identité : qu’est-ce qui fait que je me reconnaisse sans interruption en tant que moi alors que je ne cesse d’évoluer dans mon corps, dans mes goûts, dans mes relations sociales si ce n’est l’ensemble de mes souvenirs qui constituent le fil de mon existence ? Mais, sans parler d’amnésie où l’identité se dérobe, si ma mémoire est défaillante, serais-je alors « moins moi » ? Le problème de l’oubli préoccupe ceux qui cherchent à se connaître, à se ressaisir rétrospectivement dans l’ensemble de leur vie par l’autobiographie. Rousseau, qui initie la forme moderne de l’exercice en reprenant le titre augustinien de Confessions, avoue ses défauts de mémoire, comblés par des « ornements indifférents ». Le pacte autobiographique de l’auteur l’engage à une sincérité totale dans son récit. Mais l’autobiographe peut-il se vanter de la fidélité de sa mémoire ? Ne peut-on jamais le soupçonner de mauvaise foi ou d’occultation volontaire ? Car l’oubli n’est pas qu’un défaut de la mémoire : il en constitue aussi une défense comme dans les grands traumatismes individuels ou collectifs. L’oubli de l’importance de la collaboration après la Seconde Guerre Mondiale a ainsi permis de construire une société française unie dans le « mythe résistantialiste » où le pays se retrouvait dans l’image du résistant. Si l’oubli est dramatique dans une maladie comme Alzheimer, il est nécessaire à la conscience : l’hypermnésie est une maladie où les souvenirs se superposent à la perception du présent, le rendant illisible et douloureux. On pense au héros de Borgès dans sa nouvelle « Funès ou la mémoire ». Funès est incapable d’oublier la moindre perception : « J’ai à moi seul plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde, et aussi : Mes rêves sont comme votre ville. Et aussi, vers l’aube : Ma mémoire, monsieur, est comme un tas d’ordures. »
Bibliographie indicative :
Augustin, Les Confessions
Bergson H., Matière et mémoire
Borgès J.L., Fictions
Locke J., Identité et différence : L’invention de la conscience
Proust M., Du côté de chez Swan
Ricoeur P., La mémoire, l’Histoire, l’oubli
Rousso H., Le syndrôme de Vichy de 1944 à nos jours.

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